À l’occasion de sa leçon inaugurale de rentrée, Sciences Po Rennes a accueilli, lundi 5 octobre 2026, Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre, présidente de France Terre d’Asile et conseillère maître à la Cour des comptes. Face aux étudiantes et étudiants de première année et des nouveaux en deuxième année des campus de Rennes et de Caen, elle a proposé une réflexion sur notre rapport au numérique et sur les moyens de reprendre collectivement la maîtrise de ses usages.
Animée par Anne Chevrel, ancienne journaliste et responsable du master Concertation et territoires en transitions, cette rencontre s’est appuyée sur les réflexions développées dans son dernier ouvrage, Sevrage numérique, paru en janvier 2026 aux éditions Tallandier. L’autrice y interroge la place prise par les écrans dans nos vies et les conséquences individuelles et collectives de cette évolution.
Du smartphone aux mécanismes des plateformes
Pour introduire son propos, Najat Vallaud-Belkacem est revenue sur une expérience personnelle à l’origine de son livre : un défi consistant à se passer de téléphone pendant plusieurs jours. Une expérience qui lui a permis de mesurer la difficulté de se détacher d’un objet désormais omniprésent et d’interroger plus largement les mécanismes qui structurent nos usages numériques.
Selon elle, trois dimensions doivent être distinguées : le smartphone, devenu un objet accessible en permanence ; les contenus disponibles sur Internet ; et les usages qui en sont faits, notamment sur les réseaux sociaux.
La réflexion porte alors moins sur les seuls comportements individuels que sur l’environnement dans lequel ils s’inscrivent. Najat Vallaud-Belkacem a notamment questionné les mécanismes de recommandation et les modèles économiques des grandes plateformes, qui reposent en partie sur la captation de l’attention. Elle a ainsi appelé à dépasser une approche qui ferait peser l'ensemble de la responsabilité sur les seuls utilisateurs, en interrogeant également la conception des outils et le cadre dans lequel ils sont proposés.
Quelle régulation pour les plateformes numériques ?
Les échanges avec les étudiantes et étudiants ont permis de prolonger cette réflexion sur le terrain politique et juridique.
Plusieurs questions ont porté sur les moyens dont disposent les pouvoirs publics pour réguler les plateformes, sur le rôle de l’échelon européen et sur les possibilités d’une intervention nationale. Najat Vallaud-Belkacem a notamment défendu l’idée de faire évoluer le statut des plateformes, aujourd’hui principalement considérées comme des hébergeurs de contenus, alors même que leurs algorithmes participent, selon elle, à leur éditorialisation et à leur hiérarchisation.
Elle a également évoqué différentes pistes de régulation, parmi lesquelles une évolution des mécanismes de recommandation, la fin du défilement infini (le scroll) ou encore une réflexion sur les modèles publicitaires des plateformes.
Pour autant, la régulation ne saurait, selon elle, se limiter à une question d’interdiction. L’enjeu est également de permettre aux citoyens de comprendre les outils qu’ils utilisent et les mécanismes qui influencent leurs pratiques.
Éducation au numérique et émancipation
La place du numérique dans l'éducation a ainsi occupé une part importante des échanges. Si Najat Vallaud-Belkacem s'est déclarée favorable à l'interdiction du téléphone portable dans les lycées, elle a insisté sur la nécessité de développer parallèlement une véritable éducation au numérique, dans la continuité de l’éducation aux médias et à l’information.
Pour elle, l’école ne peut toutefois pas porter seule cette responsabilité. L’éducation doit s’accompagner d’une action des pouvoirs publics sur l’environnement numérique lui-même, afin de ne pas faire reposer sur les enseignants et les familles l’ensemble de la réponse à un phénomène qui dépasse les usages individuels.
La discussion a également porté sur les effets de la multiplication des sollicitations numériques dans les espaces d’apprentissage. Notifications, consultation simultanée de plusieurs contenus et pratiques multitâches peuvent notamment affecter l’attention et la concentration. À l’inverse, la lecture d’un livre peut constituer, selon l’intervenante, une forme de « bulle de déconnexion ».
Quelle place pour l’intelligence artificielle ?
L’arrivée de l’intelligence artificielle a naturellement prolongé les échanges. Najat Vallaud-Belkacem a appelé à distinguer les différents usages de l’IA, qui peuvent présenter des intérêts importants dans certains domaines, notamment scientifiques et médicaux, de ceux qui peuvent contribuer à renforcer les phénomènes de dépendance ou de désinformation déjà observés sur les réseaux sociaux.
Elle a également invité les étudiantes et étudiants à réfléchir à ce qui, dans leurs parcours et leurs pratiques, peut continuer à relever de l’humain : la sensibilité, la création de liens, la diversité des expériences et la capacité à se distinguer des productions standardisées.
"Prenez en main votre citoyenneté"
En conclusion de cette leçon inaugurale, Najat Vallaud-Belkacem a élargi la réflexion à la question de la citoyenneté. Dans un contexte marqué par les transformations rapides du numérique et de l’intelligence artificielle, elle a appelé les étudiantes et étudiants à conserver leur esprit critique et à exercer pleinement leur rôle de citoyens.
La rencontre s’est poursuivie par des échanges informels avec les étudiantes et étudiants de Sciences Po Rennes, venus prolonger les discussions autour des usages du numérique, de l’intelligence artificielle, de l’éducation et de la régulation des plateformes.