Pourquoi avons-nous besoin des vertus ? Retour sur le café Philo autour d’Alasdair MacIntyre

10/03/2026 08:55
© Sciences Po Rennes

Mardi 3 mars s’est tenu au campus de Caen un café Philo centré sur la pensée d’Alasdair MacIntyre, philosophe éminent décédé en 2025. La conférence, intitulée “Pourquoi avons-nous besoin des vertus ?”, a proposé une exploration des liens entre tradition, démocratie et vie vertueuse. L’événement s’inscrivait dans un cycle de conférences philosophiques en partenariat avec la Résidence de recherche pour le bien commun et l’UFR de philosophie de l’Université de Caen-Normandie.

La conférence a été animée par Jeffery Nicholas, élève de MacIntyre et professeur au Providence College (USA), Godefroy Desjonquères, professeur agrégé de philosophie, et Ostiane Lazrak, professeure agrégé de philosophie qui a consacré sa thèse à MacIntyre.

La rencontre s’est terminée par le traditionnel apéro normand.

Bourgeois, marxiste, chrétien : une vie pour concilier pensée philosophique et engagement politique

Marxiste et chrétien, défenseur des traditions et de l’émancipation, Alasdair MacIntyre a connu une vie marquée par de nombreuses oppositions, crises et doutes.

Né en Écosse le 12 janvier 1929 et mort en 2025 aux États-Unis, sa pensée a été forgée par ses engagements politiques. Il rejette très tôt le libéralisme philosophique, courant qui considère qu’on ne peut atteindre le bien que si on raisonne en s’abstrayant de tout ce qui est contingent, de manière universelle. Il adhère à la pensée marxiste et révolutionnaire, mais devient rapidement gêné par le tournant totalitariste de l’URSS. 

Il rejoint alors la nouvelle gauche anglaise, ayant pour projet de pouvoir critiquer Staline sans promouvoir le libéralisme, en restant dans une perspective marxiste. Il considère alors que la pensée marxiste présente des angles morts difficiles à surmonter, notamment l’absence de motivation morale ou éthique d’agir lorsque l’on se situe en haut de l’échelle sociale. Il change progressivement de pensée spirituelle et politique en perdant sa foi à la fois dans le potentiel révolutionnaire des ouvriers mais aussi dans le christianisme.

Après une période de doutes et de crise, inspiré par la figure de Thomas d’Aquin, il se convertit au catholicisme, et passe le reste de sa vie à construire une pensée qui pourrait concilier les figures de Marx, de Thomas d’Aquin et d’Aristote.

La tradition pour s'émanciper ?

Dans ses écrits, MacIntyre met en scène une alternative entre Nietzsche, qui conduit à une conception conflictuelle et volontariste de la morale, et Aristote, qui permet de penser une éthique des vertus. Plutôt que d’adhérer au libéralisme ou au relativisme, il propose le concept de tradition comme cadre pour une réflexion rationnelle située. 

Le philosophe soutient que toute réflexion morale et politique s’enracine dans des traditions historiques, linguistiques et communautaires. Sans verser dans le relativisme, il défend l’idée que l’on peut argumenter rationnellement à l’intérieur de traditions différentes, et confronter leurs désaccords sur le bien, la rationalité ou les vertus. Ces traditions se vivent aussi dans la conflictualité, y compris intérieure : 

on peut s’engager dans une tradition, en cultivant cette amitié pour ce qui s’y vit, et penser cette conflictualité importante qu’on peut avoir dans nos relations communautaires

Godefroy Desjonquères

De l'habitude vertueuse à l’utopie démocratique

Le débat est revenu sur ce que MacIntyre entend par « vertus » : des qualités acquises qui nous permettent de bien vivre et de bien pratiquer nos disciplines (enseignement, vie démocratique, recherche scientifique…). Il dépasse la morale kantienne des règles abstraites et le pur calcul des conséquences de l'utilitarisme pour proposer une éthique des habitudes. C’est la conjonction de l’individu et des structures communautaires dans lesquels il évolue qui vont former nos caractère, vertueux ou vicieux.

Les intervenants ont insisté sur la portée démocratique de cette philosophie, attentive aux « gens ordinaires » et soucieuse de ne pas réserver la réflexion éthique aux seuls spécialistes. Jeffery Nicholas souligne que la lecture croisée des trois figures que sont Marx, Aristote et Thomas d’Aquin permet de « démocratiser » les vertus, en les pensant à partir des dépendances, des vulnérabilités et des solidarités qui structurent nos existences.

Les discussions ont souligné l’actualité de l’approche du philosophe écossais et américain en bioéthique et en politique. Entre la recherche aveugle du plus grand bonheur et le respect de principes intangibles, MacIntyre propose l’imagination morale pour reformuler nos désirs et raconter autrement nos vies. Il nous invite à redécouvrir le rôle éducatif des récits et des romans, et la dimension utopique qu’ils peuvent porter. 

Les échanges entre l’assemblée et les intervenants ont aussi porté sur la question de l’utopie, notamment sur l’espérance d’une société plus juste. La pensée de MacIntyre invite à ne pas sacrifier le présent au seul futur, car c’est en discernant ce qu’il y a de vertueux ou de vicieux dans nos traditions que nous pouvons espérer vivre dans le bien, maintenant comme demain.